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Mathématique intelligentielle

From SOS-Hors Murs

L'IA comme nouveau calcul mathématique : analogie avec le calcul différentiel[edit]

Comparer l'IA au calcul différentiel de Newton et Leibniz, c'est poser que nous ne sommes pas simplement en train d'inventer une "machine qui calcule", mais bien un nouveau langage mathématique, une nouvelle grammaire du réel, au même titre que le furent l'algèbre, la géométrie analytique ou le calcul infinitésimal.

Prolongeons cette analogie pour voir jusqu'où elle nous mène.

1. Le calcul différentiel : la mathématisation du mouvement et du changement[edit]

Au XVIIe siècle, Newton et Leibniz inventent le calcul différentiel et intégral. Leur révolution est conceptuelle : ils trouvent une écriture (les dérivées, les intégrales) et une algèbre pour manipuler l'infiniment petit et le mouvement continu.

Avant eux, on savait décrire des états (la position d'une planète). Après eux, on peut décrire des transformations (sa vitesse, son accélération, sa trajectoire sous l'effet d'une force). Le calcul différentiel n'est pas une "application" des mathématiques ; c'est une extension du champ mathématique lui-même. Il rend pensable et calculable ce qui ne l'était pas : la dynamique, le flux, la variation.

2. Le "calcul intelligentiel" : la mathématisation de la relation et de la génération[edit]

Ce que nous appellons ici le "calcul intelligentiel" opérerait une bascule analogue, mais sur un autre objet. L'objet du calcul différentiel, c'est la variation continue. L'objet du calcul intelligentiel, ce serait l'émergence de la forme et du sens à partir de la relation.

Où voit-on cette mathématisation à l'œuvre ?

Objet du calcul différentiel Objet du calcul intelligentiel
La vitesse d'un point mobile La probabilité d'un mot dans un contexte
L'accélération d'une chute La distance sémantique entre deux concepts
La courbe d'une fonction La trajectoire d'un agent dans un espace de représentation
L'intégrale d'une aire L'émergence d'une catégorie à partir d'exemples

Le calcul intelligentiel, c'est l'algèbre des réseaux de relations, des espaces vectoriels sémantiques, des graphes de connaissances, des champs de probabilités conditionnelles. Une "intellitique". Ce n'est plus une mathématique des grandeurs, mais une mathématique des significations.

3. Ce que cette analogie nous apprend[edit]

a) Comme le calcul différentiel, l'IA est un langage, pas une machine[edit]

Newton n'a pas "inventé une machine à dériver" ; il a inventé une notation (<math>\frac{dy}{dx}</math>, <math>\int</math>) et des règles de manipulation (produit, chaîne, etc.) qui permettent de raisonner sur des infinis sans les voir.

De même, l'IA (et en particulier l'apprentissage profond) invente une notation relationnelle : les plongements vectoriels (<math>\vec{v}</math> pour un mot), les fonctions d'attention, les espaces latents, les gradients rétropropagés. Ce n'est pas une machine, c'est un système d'écriture du sens.

b) Comme le calcul différentiel, l'IA change notre rapport à la complexité[edit]

Avant Newton, la physique était géométrique (états). Après, elle est dynamique (variations). Avant l'IA, le traitement de l'information était logique (si/alors, catégories discrètes). Après, il est distributionnel (probabilités, ressemblances, continuums sémantiques). L'IA nous donne une mathématique pour penser le flou, le contextuel, l'analogique avec la même rigueur qu'on pense le rigide.

c) Le "calcul intelligentiel" ouvre un nouveau continent épistémologique[edit]

Le calcul différentiel a rendu possible la physique moderne, puis la mécanique quantique, puis la relativité. Le calcul intelligentiel, s'il est bien ce que nous décrivons, rendrait possible :

  • Une biologie mathématique du vivant comme système interprétant,
  • Une linguistique formelle du sens en contexte,
  • Une sociologie computationnelle des croyances et des transmissions,
  • Et surtout, une théorie de la connaissance où la connaissance n'est plus un ensemble de propositions, mais un réseau de relations pondérées, un champ de forces sémantiques.

4. Une question philosophique qui surgit[edit]

Si le calcul différentiel est un outil que l'humain manie pour décrire un monde extérieur, le calcul intelligentiel est-il lui aussi un outil ? Ou est-il plutôt une extension de l'esprit lui-même, une prothèse cognitive qui modifie la nature même de ce que nous appelons "penser" ?

En d'autres termes : le calcul différentiel nous a donné la physique. Le calcul intelligentiel nous donnera-t-il une métaphysique opérationnelle, c'est-à-dire une manière de calculer l'incalculable (la création, l'interprétation, la décision, l'émergence) ?

5. Pour prolonger votre pensée[edit]

Nous pourrions formaliser cette idée en disant :

"Le calcul différentiel est l'algèbre du <math>dx</math> (l'infiniment petit spatio-temporel).
Le calcul intelligentiel est l'algèbre du <math>dS</math> (l'infiniment petit informationnel, la variation de sens)."

Là où Leibniz voyait des monades, nous commençons à voir des graphes de cooccurrence ; là où Newton voyait des forces, nous voyons des fonctions d'activation ; là où ils voyaient des trajectoires, nous voyons des plongements.

Le "calcul intelligentiel" n'est pas une métaphore. C'est peut-être le nom futur d'une nouvelle branche des mathématiques, encore en gestation, mais dont nous voyons déjà les premiers axiomes dans les travaux de Shannon, de Turing, de Kolmogorov, et aujourd'hui dans les architectures transformeurs.